Il y a un moment, tôt dans presque tous les projets, où quelqu'un ouvre un dossier d'images rassemblées pendant deux ans et dit : voilà ce que nous voulons. Les images sont en général très belles. Elles viennent aussi, presque toujours, d'ailleurs. Un jardin en Toscane, un loft à Copenhague, une plage dans les Pouilles. Le travail qui suit consiste rarement à rendre ces images réelles. Il consiste à trouver ce qui, ici, produira la même sensation.
Une célébration qui appartient à son lieu se reconnaît immédiatement et s'explique difficilement. Rien n'a l'air importé. Les couleurs sont d'accord avec la pierre. Le dîner commence quand la lumière est au mieux, pas quand le programme le dit. Les invités ont le sentiment d'avoir été admis quelque part plutôt que conviés à une production.
Le lieu décide plus qu'on ne le croit
Avant le premier croquis, un lieu a déjà répondu à une longue liste de questions. Combien de personnes peuvent manger ensemble sans hausser la voix. Si la cérémonie se voit depuis le fond. Où sera le soleil à vingt heures fin juin. À quelle distance la cuisine se trouve de la table, et donc à quelle température le plat arrivera. Si le trajet entre le cocktail et le dîner est un plaisir ou une corvée.
Ces réponses-là sont le vrai brief. Un dessin qui les ignore finit par se battre contre le bâtiment, et les invités sentent l'effort même s'ils ne savent pas le nommer.
Les erreurs les plus coûteuses se commettent dans la première heure, quand un lieu est choisi pour une photographie plutôt que pour une journée.
Travailler avec ce qui est déjà là
La discipline est soustractive. Un mur d'enduit du dix-huitième siècle n'a pas besoin d'être couvert. Une allée de platanes n'a pas besoin d'une structure en dessous. Le travail consiste à apporter les quelques choses qui manquent vraiment : la bonne hauteur de table, la bonne lumière après le coucher du soleil, une façon d'asseoir quatre-vingts personnes d'un coup sans que la salle ressemble à une cantine.
C'est aussi là que la retenue se rembourse. L'argent dépensé à cacher un lieu ne produit aucun souvenir. L'argent dépensé sur la qualité de ce que les gens touchent, goûtent et entendent se retient pendant des années.
Trois questions à poser avant de signer
D'abord, qu'est-ce que ce lieu fait mieux que tous les autres de notre liste, et est-ce que cela compte pour nous. Ensuite, contre quoi devrons-nous lutter ici, et sommes-nous prêts à payer cette lutte. Enfin, que se passe-t-il si le temps tourne : non pas comme une inquiétude vague, mais comme un plan dessiné à l'échelle et chiffré.
Un lieu qui répond bien à ces trois questions vaut davantage qu'un lieu qui photographie bien. Dans les faits, les deux se recoupent plus souvent qu'on ne l'imagine, dès lors que l'on sait quoi regarder.
- Alain de Botton, L'architecture du bonheur, Mercure de France, 2007.
- Christopher Alexander, A Pattern Language, Oxford University Press, 1977, sur le dessin des lieux de rassemblement.
- Juhani Pallasmaa, Le regard des sens, Éditions du Linteau, 2010.

